Mention Conservation – Restauration

Dans le panorama français,

 Il existe en France seulement 4 formations publiques1 dont les diplômés au grade de Master bénéficient d’une habilitation qui les autorisent à traiter le patrimoine mobilier public. La profession de conservateur – restaurateur est désormais précisément définie par différentes chartes éthiques et codes déontologiques2 sur le plan national comme international. (cf. ICOM-CC1984ECCO2002, et ICOM2010-résolutionn°7).

Les néophytes conçoivent souvent la conservation-restauration comme un champ d’activité homogène ayant pour objectif essentiel de prolonger l’existence des biens culturels dans le futur. En réalité, il existe différentes démarches de conservation et de restauration qui sont à l’oeuvre en fonction de diverses  théories, catégories d’artefacts, situations institutionnelles, cultures et conjectures historiques qui les ont produites. 

Même si un gabarit normatif pour la formation à la conservation-restauration a été préconisé par un consensus européen (cf. ENCoRE), chacune des formations publiques françaises a initié et développé son propre programme d’enseignement3 en tenant compte du contexte national et de son antériorité historique. Cette diversité est contingente de leur histoire, de leur implantation et des spécialités (“œuvres peintes” ou “sculptées”, “objets archéologiques”, “arts du feu”, “arts graphiques”, etc.) privilégiées par chacune, mais aussi et surtout, elle est tributaire de conceptions théoriques coexistantes.

Les orientations théoriques …

Ce qui distingue plus essentiellement ces cursus relève de leur « philosophie » de la conservation-restauration, de la place du conservateur-restaurateur dans la chaîne patrimoniale, des enjeux de son action, et des ressources mobilisées pour la réaliser. Partant d’une position historique d’activité subalterne, la conservation-restauration a acquis dans bon nombre de pays membres de l’ICOM, le rang de discipline académique. En effet, elle est aujourd’hui dotée d’écoles doctorales, d’un corpus de théories ou doctrines susceptibles d’amélioration permanente qui établit un « langage » spécifique avec ses règles de production discursive, et enfin d’une communauté identifiée de chercheurs.

… de l’ESAA …

L’évolution de la formation à la CR au sein de l’ESAA et l’ancrage de son enseignement au sein d’une école d’art en ont déterminé l’ADN. Depuis plus de dix ans et contrairement aux autres formations similaires, la formation de l’ESAA ne dispense pas d’enseignement qui vise expressément une spécialisation en termes de médium, matériau, et/ou genre artistique. Certes elle se distingue par un focus dirigé vers les productions relevant par convention de l’art contemporain et des artefacts  ethnographiques caractérisés par leur éloignement culturel et/ou temporel, car ce sont eux qui font émerger les questionnements en point de départ de l’enseignement.

… pour une ingénierie de la conservation-restauration …

La formation de l’ESAA privilégie l’enseignement d’une ingénierie de la conservation-restauration4 de biens culturels. Celle-ci consiste d’abord en une enquête rigoureuse à la fois matérielle et socio-historique, subordonnée à une réflexion critique susceptible de corréler ces deux dimensions de tout artefact culturel. Le questionnement et la proposition de réponse concernent essentiellement les enjeux, objectifs et moyens de la conservation-restauration, en fonction de la nature, du statut, de l’ontologie, et du régime des objets que celle-ci est appelée à prendre en charge pour sa part.

Il s’agit ensuite de la conduite de la réalisation de traitements appropriés à un ou des biens culturels dans une situation donnée, selon une déontologie et une méthodologie dont les principes sont éminemment logiques et ses référents, d’ordre scientifique, technologique et technique.

Cette activité est appelée méthodologiquement à (re)considérer les biens culturels, outre un statut d’accessoire, comme de véritables « protagonistes » dans une complexité sociale et relationnelle située. Ce dessein implique de concevoir une matérialité qui ne sépare pas la prise en compte de leur consistance physique5 de celle d’autres facteurs spécifiques tout aussi déterminants de leur identité et de leurs significations6. Cette manière de comprendre leur matérialité implique la prise en compte d’un pluralisme ontologique et de leur performativité. Puisqu’elle s’inscrit dans une démarche pragmatique, l’investigation est amenée à lier étroitement les dimensions techniques, technologiques, sémiotiques, anthropologiques et sociologiques d’une analyse des biens culturels en question. Car ceux-ci participent de cultures matérielles la fois lointaines et proches en tant qu’ils sont liés à des expériences et des usages qui s’y inscrivent.

L’ingénierie de la conservation-restauration désigne un ensemble de fonctions qui comprend la réalisation d’enquêtes, la production d’ études de faisabilité , de diagnostics et de pronostics, la conception de projets globaux, la mise en œuvre de traitements spécifiques, techniques ou esthétiques, l’acquisition et la vérification d’équipement et fournitures adéquats pour leur réalisation, le contrôle de résultats, et enfin, la restitution de la réflexion et des résultats par la formulation d’un discours argumenté propre à cette ingénierie.

…  redevable à la contiguïté des deux mentions de l’ESAA.

La proximité et la fréquentation permanente de créateurs — adeptes de la pensée critique comme du caractère subversif de l’art — et théoriciens de tous horizons dans une école supérieure d’art, est certainement pour beaucoup dans le déclenchement et l’entretien d’une réflexion critique sur le sens, les formes et l’exercice de la conservation-restauration, en un mot, sa métacritique 7.

Selon une autre conception et en toute conscience de la portée politique et des enjeux de la valorisation du patrimoine, les étudiants bénéficient d’un enseignement qui requiert le croisement des regards. Car le recensement des potentialités sémantiques et des valeurs d’un bien culturel est au prix de cette interdisciplinarité à même de discerner une identité et un sens qui se rapportent à un enchevêtrement de nombreux facteurs spécifiques avec plusieurs temporalités, contextes culturels, politiques et économiques,  systèmes de conventions.

La conservation-restauration n’est pas conçue avec une  primauté accordée aux sciences exactes, comme le laisse aussi supposer la figure du conservateur-restaurateur en blouse blanche véhiculée par les médias dont la plupart des sites internet des formations. Méthodologiquement parlant et dès le premier cycle, c’est lenquête qui est au cœur de la démarche en faveur d’objets sémiophores dotés d’une survivance à la mesure des attachements d’une communauté transgénérationnelle. 

Si l’on examine la conservation-restauration dans une perspective historique et épistémologique, il apparaît que la prévalence de l’attention accordée à la constitution matérielle des biens culturels, est corrélative de la persistance de celle des sciences exactes. Or aujourd’hui, la conservation-restauration des productions de l’art contemporain et des artefacts ethnographiques réclame nécessairement une pratique fondée sur une enquête critique recourant aussi aux outils des sciences humaines et sociales.

Cette contiguïté, cette congruence des deux mentions de l’ESAA, ont sans doute favorisé aussi l’aspiration de conservateurs-restaurateurs à la production et la diffusion d’un discours propre à la spécificité de leur expérience au contact intime et prolongé avec un bien culturel.  Cette ambition signifie le dépassement de la vénération fétichiste de la relique ou du chef d’oeuvre comme l’abandon du rapport limité au compte-rendu technique et impersonnel en vertu d’axiomes déontologiques. Elle suppose également de renoncer à ne fonder une proposition de traitement que par la puissance persuasive de la démonstration et de l’instrumentation scientifiques, au profit d’un argumentaire dialectique et empreint d’une subjectivité assumée.

A consulter, la plateforme de la recherche de la mention conservation-restauration de l’ESAA, Semin’R.


1Premières promotions : 1973 Université Paris I, 1978 IFROA (INP), 1981 ESA Avignon,1983 ESBATours.

2Ils recourent notamment à un ensemble de dichotomies ou lignes de partage : main/esprit, théorie/pratique, tangible/intangible, matériel/immatériel, tradition/nouveauté, etc.

3La proportion et le contenu des enseignements ressortissant des sciences exactes, humaines et sociales, et le dosage théorie/pratique en fournissent une idée.

4 – L’ingénierie de la conservation-restauration, regroupe l’ensemble des actions qui conduisent, de l’examen, l’analyse et la conception, à la réalisation, son contrôle et à la (re)mise en fonctionnement patrimonial d’un bien culturel.

5 – Qui est du ressort des sciences de la matière.

6 – Qui est du ressort des sciences humaines et sociales.

7Les étudiants ne sont pas formés pour acquérir une compétence qui se mesurerait seulement à la capacité d’excellence de réalisations par soi-même de traitements en adéquation avec une idéologie normative dans un contexte déterminé et invariable.

H.G, M.M, màj : 05/2017